Arthur

Le bonheur à Arthur

Celui qui a dit : «J’aime tellement mon village que j’ai choisi d’y naître », qu’aurait-il dit s’il avait connu Athur ? J’ai eu le privilège d’y naître (privilège rare, accordé à un très petit nombre), sans être certain de l’avoir choisi, mais je suis sûr que j’aurais choisi d’y mourir, si je n’avais été contraint de faire un autre choix : la valise…plutôt que le cerceuil.

Et où sont-ils allés mourir les Arthuriens (ou Arthurois, on a jamais bien su), les Raffin, Helly, Geoffroy, Papillon, Bouzan, Caubet, Multeau, et la mère Gain, et le père Discours….qui auraient bien aimé, eux aussi, être destinés au petit cimetière grillé de soleil, sur la montagne ? Non pour la beauté du lieu, mais parce que, disait-on, « le cimetière d’Athur, il te dégoutte de mourir tellement il est moche ». C’est pour cette raison qu’on mourait si peu et si vieux à Arthur…cinq, six tombes, jamais plus !

Et ce nom, d’abord ? Aucun rapport avec le roi de la légende arthurienne ; les chevaliers de la table ronde ne sont pas venus jusqu’ici chercher le Graal. Pas davantage avec Rimbaud, bien que le père du poète, le capitaine frédéric Rimbaud, ait été, en 1852, chef d’un bureau arabe en Algérie. Ce nom, c’est une Madame Arthur qui le donna. Pas la Madame Arthur de la chanson, celle qui « eut beaucoup d’amants » et « fit parler d’elle longtemps ». Non, la nôtre était une riche touriste anglaise qui, passant par là, déplora de traverser des régions désertiques sans une seule auberge pour y prendre le thé de cinq heures. Bienfaitrice sans descendance, elle fit savoir qu’elle ferait un don important pour la construction d’un village, à condition que celui-ci porte son nom. C’était en 1921, et Arthur fut l’un des derniers centres de colonisation créés en Algérie pour les derniers immigrants arrivés qui durent se contenter des dernières concessions octroyées par le gouvernement : 65 hectares chacun d’une terre aride à la limite de désert.

Lorsqu’on a passé les riches plaines de la Mitidja, franchi l’Atlas par les gorges de la Chiffa, puis les monts du Titteri par le col de Ben Chicao, on traverse encore quelques forêts de chênes et de pins, les dernières vignes, on dépasse Berrouaghia, Brazza…et quand le paysage cesse d’être vert pour devenir jaune, on est plus très loin d’Arthur. C’est, au confluent de deux oueds, au fond d’une cuvette, un trou au fond d’un trou, le plus perdu des bleds perdus. Une rue, une place de terre battue, les bâtiments communaux (l’école, la mairie, la poste), construits dans le style néo-mauresque officiel, et les habitations des colons ; à l’arrière, des cours encombrées de matériel agricole, des bouts de jardin et, au-delà, les meules de blé ou de paille. Au loin la gare, elle aussi de série, sur la ligne Blida-Djelfa.

Sur une colline dominant le village, il y avait « la tribu », une sorte de caravansérail, fief de la famille Bouchenafa, une lignée de « premiers burnous », caïds de grand-père en petit-fils. Le patriarche, chef de la dynastie, était Hadj Mohamed Boulanouar ben Hadj Abdallah Bouchenafa, surnommé boutenache (père de douze) parce qu’il avait eu douze fils et pas une seule fille- avec quatre femmes. Avec ça, il était tranquille : il avait gagné sa place au paradis des musulmans. Pour cette raison, on le respectait, bien qu’il vive comme un misérable. Il avait plus d’allure sur son cheval qu’à pied. Et il était assez riche pour n’avoir aucune honte à paraître pauvre, «pauvre à millions », disait ses khamés. C’était un ami des français et il disait lui-même que, comme eux, « il s’endormait sur l’or et se réveillait sur la paille ». Sauf que, pour ces pionniers de la onzième heure, l’or était un rêve et la paille une réalité.

Le village était pauvre et laid, il fallait y être né pour ne pas le voir. Les colons qui l’avaient bâti étaient allés à l’essentiel sans se soucier d’esthétique ni de traditions. Ils avaient fait table rase du passé. Ils n’avaient que l’avenir auquel croire. Leurs racines étaient plantées dans le futur et dans une terre ingrate. La nécessité d’inventer une vie en partant de zéro, de faire quelque chose avec rien, les obligeait à ne voir en toutes choses que l’utile. A Arthur, on vivait pour et par le blé. De ces étendues chauves où la charrue remuait autant de cailloux que de terre, ces colons obstinés se sont échinés à faire des terres à blé ? Maudits colons ! Pour eux, le soleil écrasant était la seule, désespérante certitude. Tout le reste était aléatoire : la terre qui ment ; la pluie rare ou dévastatrice, le vent qui dessèche, les incendies qui ravagent, et les sauterelles qui surgissent sans crier gare. A ce régime, les récoltes ne dépassaient jamais cinq à six quintaux à l’hectare et, certaines années, même pas la semence. Salauds de colons !

Voilà, c’est triste à dire, mais il y a de plus en plus de gens dans le monde qui ne pourront jamais se vanter d’avoir connu Arthur. Des malheureux qui ignorent leur malheur. De toute façon, c’est trop tard. D’Arthur, il ne reste rien. Autant en emporte le simoun et le sirocco de l’histoire. Moi même, je ne suis pas sûr de ne pas rêver lorsque je me souviens de cette « belle jeunesse » (on venait de loin, de Moudjebeur, de Tléta des Douairs et même de Berrouaghia, pour la voir et la complimenter), qui s’amusait de tout et surtout de rien, qui ne connaissait pas son bonheur et qui était donc loin de se douter que ce bonheur, on le lui ferait méchamment payer.

Norbert MULTEAU
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